01 décembre 2016 ~ 0 Commentaire

VILLA LOUISE – PROLOGUE –

Le promeneur qui voudrait connaître l’année de construction de cette maison n’aurait qu’à lever les yeux pour lire, dans un cartouche au-dessus de la porte : 1871 .

Un peu agacé par la profusion d’ornements de pierre, les oeils-de-boeuf prétentieux, les balcons de fer ouvragés, par la marquise protégeant le perron de son éventail au vitrail granité, il se dira que le Second Empire était vraiment le règne du mauvais goût .

Pourtant, il aurait tort de se fier à cette première impression, car tout dans cette façade, les lignes douces de la pierre de tuffeau, les fenêtres symétriques, les courbes des ornements , tout est d’une remarquable harmonie .

S’il poursuit sa promenade, le visiteur découvrira la façade Est, et tombera, comme tout le monde, sous le charme du jardin d’hiver victorien, réservé aujourd’hui à la collection d’agrumes de la propriétaire .

L’arrière de la maison est plus sobre, mais , exposé plein sud, il s’agrémente d’une terrasse superbe dont quatre statues représentant les saisons délimitent les angles . L’été, on y prend le soleil . On y déjeune parfois . On n’y dîne pas : les moustiques y sont rois .

Mais l’automne, cette année, est précoce, et le salon de rotin des dînettes estivales déjà remisé .

La devise latine qui enrubanne l’immense cadran solaire de cette façade rappelle que les heures de la vie sont cruelles : vulnerant omnes , ultima necat .

Quelques degrés de pierre descendent vers la pelouse encadrée de cèdres gigantesques, semblables à ceux de l’allée d’entrée .

Et puis des fleurs, à profusion : roses, lys, glaïeuls, marguerites, fushias, geraniums, bien d’autres encore .

Selon les ordres de la propriétaire, toutes ces fleurs sont blanches, et curieusement, ces parterres de mariée, s’ils mettent en valeur le vert émeraude des pelouses, le bleu vert des cèdres, le bleu sombre des ardoises, donnent à ce jardin un caractère un peu mélancolique .

Ah ! Si vous étiez passé hier, vous auriez vu les orangers sur la terrasse, et respiré leur fragance douce-amère .

Leurs fleurs aussi, sont blanches .

Mais la fin Septembre dans le Nord de la France est parfois cruelle pour des arbustes aussi délicats, et ils ont déjà regagné le jardin d’hiver .

Au loin, les bois, interdits désormais aux chasseurs, mais où l’on entendait encore, il y a peu, les abois enroués des chiens de meute .

Voici qu’en sortent au galop cinq ou six grands lévriers .

N’ayez crainte . S’ils sont impressionnants, les greyhounds ne s’intéresseront pas longtemps à vous et allongeront bientôt leur corps musclé sur les dalles encore tièdes .

Disséminés ici et là, voici d’autres bâtiments : des écuries, des chenils, des communs . Très bien entretenus, d’ailleurs, même si les chenils ne servent plus, même si la sellerie est maintenant trop grande . Une présence animale s’y respire, et les trois chevaux ne tarderont pas à hennir au passage de l’étranger qui sursautera, surpris .

On pourrait croire que la vie se tient dans cette partie de la propriété .

Mais son coeur est ailleurs .

Les hirondelles grésillent leur chanson aigrelette . Dans quelques jours, elles auront disparu, abandonnant le jardin aux tourterelles turques, aux merles et aux mésanges .

Et puis viendront les pies, les corbeaux, oiseaux de deuil, avec leurs cris désagréables, et ce sera l’hiver .

Mais, pour le moment, rien ne vient troubler la perfection de cette fin d’été.

Peut-être soupçonnerez-vous, visiteur perspicace, qu’autre chose se tient ici, au-delà de ces apparences .

Quelque chose qui se cache dans le bassin rond, avec sa Diane et sa fontaine scellée, à l’ombre noire des cèdres, derrière ce banc, dans ces bois épais peut-être…

Votre pas fait crisser le gravier de l’allée où couraient autrefois des enfants . Mais leurs balançoires sont immobiles entre les haies de troènes, leurs chaînes rouillées  .

Vous ne saurez rien de ce jardin, et un léger frisson vous venant, vous aurez hâte de regagner la maison .

Mais la maison non plus ne se livrera pas .

Et celà même si la dame qui vit ici vous invite à entrer .

Elle vous offrira sans doute du thé, avec un nuage de lait, dans de fines tasses de porcelaine anglaise, avec de petits cakes aux fruits, légers comme des rêves .

Elle vous parlera des bois, des gens d’ici, du soleil qui se couche déjà .

Ses beaux lévriers seront venus étendre leur splendeur devant la grande cheminée, certains que dans quelques instants quelqu’un viendra y allumer les bûches préparées pour la flambée du soir.

La dame ne vous dira rien d’elle, ni pourquoi elle ne porte que du noir .

Elle ne vous parlera pas des tableaux dont les personnages vous observent de leurs yeux peints, ni de cette femme splendide dont le portrait grandeur nature, au-dessus de la cheminée semble se moquer de vous, avec sa pose alanguie, son visage rieur   et ses dentelles chiffonnées .

Pas plus que vous ne saurez qui est cet homme dont la photo est partout , dans de petits cadres d’or chantourné .

Peu à peu se glissera en vous l’impression déplaisante d’être un intrus . Peut-être à cause de  ces rideaux de velours rouge, précieux et lourds, qui assombrissent la pièce bien plus que le soleil couchant.

Mal à l’aise, vous prendrez congé cérémonieusement, et la silhouette mince de la dame restera un instant en haut du perron, regardant bien au-delà de vous, pensive et indifférente .

Il est à elle, ce moment où, pour quelques instants encore, elle est seule , cette heure indécise de la fin de la journée, où la maison lui appartient, avec ses souvenirs, ses objets précieux et son temps arrêté .

Cette heure, cette maison, ce jardin, ne vous concernent pas .

Le gardien a refermé sur vous l’immense grille de fer, et son claquement, dans votre dos, a longuement résonné dans le silence du soir .

Le brouillard efface doucement les perspectives .

Frissonnante, la dame est rentrée, mais la lumière ne sera pas allumée .

Pas avant d’avoir effacé cette larme qui se fraie un chemin parmi ses petites rides, contourne son menton, et finit par tomber sur son collier de perles .

Pas avant l’heure marquée à la pendule du bureau, arrêtée depuis longtemps, mais qui donne cependant l’heure exacte deux fois par jour : l’heure à laquelle un homme s’est tué  .

Il faudra attendre la nuit pour que revienne la vie . La vie qu’amènent avec eux des hommes jeunes et bruyants : ses fils .

Ils auront laissé la fabrique et leurs ouvriers pour revenir près d’elle, dans cette maison qui est aussi la leur, cette maison qu’ils ne quitteront que lorsque leur mère n’y sera plus .

Ils allumeront les grands lustres, leurs voix résonneront dans les pièces, brisant l’enchantement, et la vie réelle, comme un sang frais, circulera à nouveau .

Mais vous ne le saurez pas .

Entretemps, vous aurez retrouvé la tiédeur d’un foyer rassurant, et la dame et sa maison s’effaceront de votre esprit .

Pourtant, avant de remonter en voiture, quelque chose vous aura fait lever la tête vers le pilier du portail . Plissant les paupières, car le soir est tombé, vous aurez pu déchiffrer sur une plaque de porcelaine pâlie par les intempéries le nom de cette maison ;

VILLA LOUISE

 

 

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