02 décembre 2016 ~ 0 Commentaire

VILLA LOUISE – Chapitres I et II- LOUISON (1868-1880)

 

Tout en poudrant ses bras, Louise pensait à l’avenir . Et elle se disait que le sien, d’avenir, n’avait rien de radieux .

Poussé par un élan de patriotisme imbécile qu’il regrettait sûrement déjà, Mareuil avait suivi les hommes qui défilaient sur le boulevard, courant s’enrôler dans l’armée, criant :  » A Berlin ! A Berlin ! « 

Cette guerre, cet enthousiame délirant, lui passaient au-dessus de la tête .

Et puis, vraiment, ça tombait mal .

Justement, ce matin, la modiste était passée avec sa note, et Louise comptait bien demander à Mareuil les dix louis qui lui faisaient défaut .

Il était généreux, mais elle n’avait jamais un sou devant elle, et ne savait pas où diable passait tout l’or qu’il semait dans ses petites mains .

Son appartement du Boulevard Lafayette dont elle faisait modifier sans cesse la décoration, sa voiture, ses chevaux, ses toilettes, ses chapeaux, ses bijoux, ses caprices, n’expliquaient pas tout .

Le gaspillage effréné auquel se livraient les domestiques constituait aussi une plaie ouverte par où l’or s’épanchait .

Le coulage était devenu une institution, tant Madame ne vérifiait rien, se moquant de tout, certaine que Mareuil paierait toujours .

Pour commander du personnel, il faut avoir appris .

Hélas, le nom de Louise de Brière ne vous confère pas cette science-là, surtout quand on est la fille du Père Mormiche, et qu’on a passé toutes ses jeunes années à Armanville ( Pas-de-Calais ) .

Elle, c’est au cul des vaches qu’elle avait appris la vie .

La vie et le reste, parce qu’à treize ans, les filles de la campagne en savent long, et qu’après quatorze ans, celle qui n’a pas vu la lune est une miraculée .

Or, Louison Mormiche était une miraculée .

Il faut dire qu’elle avait rarement eu à se défendre .

Le père Mormiche, infatigable géniteur de filles, ne plaisantait pas avec l’honneur . Il entretenait un redoutable réseau occulte composé de commères désoeuvrées, qu’il appelait  » ses camanettes  » . Elles se chargeaient avec délices de le renseigner en temps réel sur les allées et venues de ses  » pisseuses « .

Au moindre soupçon, ll surgissait avec sa carriole et son gros cheval et maniait le fouet avec une précision telle, qu’elle suffisait à décourager les intrépides .

Les gamins passaient au large .

Louison, l’aînée, était donc vierge, mais pas innocente .

L’observation des animaux l’avait renseignée, et les gamines du village avaient complété son éducation théorique .

Il y avait surtout cette grande sale de Josépha, qui connaissait à fond le moindre buisson, le moindre watergang, pour s’y être roulée avec tous les varlets des fermes avoisinantes .

Côté travaux pratiques, tout restait à faire …

Un soir qu’elle ramenait ses vaches par un chemin creux, elle avait croisé Josépha rouge, échevelée, le caraco de travers . La croyant souffrante, elle avait demandé :

- Ben qu’equ’t'as-ty-donc ?

L’autre avait ri

-C’est l’Zidore . Y voulait pus m’laisser m’en arvenir !

Devant l’air dégoûté de Louison, Josepha lui avait saisi la main, et l’appliquant sur sa bouche, avait promené sa langue à l’intérieur de la paume ouverte,  guettant sa réaction .

Sous cette caresse imprévue, Louison avait sursauté, retirant brusquement sa main, troublée, émue jusqu’au ventre .

-T’as-t-y aimé ? Ouais, hein ! Ben avec un homme, c’est ‘ cor meilleur !

Louison y songeait souvent, et avait renouvelé elle-même l’expérience, apaisant ainsi sa fièvre de curiosité et calmant en même temps ces bouffées tièdes qui lui montaient au visage et qu’elle ne comprenait pas . Mais cette caresse incomplète la laissait en attente de quelque chose de plus fort .

Maintenant, elle voulait savoir .

Elle avait choisi Zéphirin pour tenter cette grande affaire . C’était un des varlets de la ferme, plus propre et plus gentil que les autres . Elle savait qu’elle lui plaisait, et qu’il ne serait pas difficile de l’amener dans la grange .

Lui ou un autre, n’est-ce pas, puisqu’il fallait y passer, autant faire la démarche elle-même, avant que d’être forcée, peut-être à coup de poings, par un quelconque charretier .

Ils étaient entrés dans la grange, et elle avait barré la porte derrière eux .

Il pleuvait, ce jour-là, et un jour crasseux filtrait entre les planches disjointes de la porte . Une lumière triste baignait l’intérieur de la grange . Personne ne viendrait les chercher là, l’averse était trop drue pour inciter quiconque à sortir .

Elle avait attiré Zéphirin sur le sol jonché de paille , imaginant des baisers et des caresses sans fin, dont la conclusion inéluctable serait un acte dont elle se promettait des joies infinies .

Mais lui, quand il avait compris, l’avait renversée, troussée et prise brutalement, sans précaution aucune, et s’agitait maintenant en bonds désordonnés entre ses cuisses . Puis, très vite, il avait roulé sur le côté, secouant dans sa main un membre tuméfié .

Interloquée, elle s’était dressée sur un coude et avait vu le visage du varlet se convulser, tandis que les mouvements de plus en plus rapides de sa main faisaient jaillir en brèves saccades un liquide blanchâtre, vite absorbé par la paille .

La grange sentait les vaches, le lait sûr, la boue, la sueur, la crasse chaude . Un tas de vieilles nippes pendait à un clou, près de la charrue aux manchons relevés  . Des toiles d’araignées poussiéreuses faisaient des nappes à la fenêtre et elle entendait les rats cavaler sur le plancher au-dessus de sa tête .On aurait dit qu’elle découvrait seulement tout cet environnement, pourtant  familier .

Zéphirin s’était relevé en rigolant, lui lançant une poignée de foin  » tiens, arrange-toi ! « 

Puis il était parti .

Louison n’avait même pas perdu ses sabots .

Rabattant sa jupe, elle ruminait sa déception .

Josepha n’était qu’une menteuse .

C’était donc vrai, ce que disait le curé, c’était sale, dégoûtant, et si l’homme paraissait s’en satisfaire, la femme n’avait aucun plaisir à faire ça .

Maintenant, il ne lui restait plus rien à découvrir, donc ?

C’est alors qu’elle avait compris que sa vie serait pareille à celle de sa mère, qui s’épuisait à nourrir la marmaille dont son mari l’enflait tous les ans : enceinte à quinze ans, usée à vingt-cinq, dans le trou à quarante .

Heureux encore si elle tombait sur un homme qui ne la battait pas trop et ne buvait pas à l’estaminet ou au café-caveau les trois sous du ménage .

Attendant dans la grange la fin de l’averse, elle réfléchissait .

La vie, à la campagne, était dure : les femmes, préposées aux mêmes travaux que les hommes, avaient, en plus des soins du ménage et des repas, à gérer tout ce qui concernait les enfants .

A celles qui se plaignaient, le curé citait l’Ancien Testament  » Du levant au couchant va le travail de l’homme . De la femme, jamais, ne finit le labeur « .

Il ajoutait que tout ça, c’était la faute d’Eve, qui avait conduit Adam au mal, et que les femmes, en tous temps, expieraient ce crime .

Si le curé le disait, ça devait être vrai, et la fatigue ensevelissait ces femmes dans une résignation mortelle .

Louison considérait le curé comme un vieux radoteur, qu’il fallait ménager pourtant, car il avait la langue mauvaise, et pouvait déchaîner les foudres du père Mormiche sur la tête de sa fille, au moindre manquement .

Le curé, le Bon Dieu et ses préceptes, il y avait beau temps que Louison n’y prêtait plus attention .

Ce qu’elle voyait autour d’elle lui prouvait chaque jour qu’on pouvait fort bien braver tous les commandements de l’église : il s’agissait simplement de ne pas se faire prendre .

L’apparence de piété lui tenait lieu de religion, et lui permettait de vivre en paix .

Sans illusions sur des gamines qu’il voyait tomber les unes après les autres dans le vice et la fornication, l’abbé, oublié depuis trente dans cette cure sans gloire, se contentait de la forme, et ne cherchait plus depuis longtemps à vérifier la pureté du fond .

La pluie redoublait de violence . Louison s’étendit confortablement sur la paille . Elle avait un peu froid et ça la brûlait entre les cuisses . Ah non, on ne l’y reprendrait plus !

Louison n’était pas vraiment jolie , pourtant elle ne laissait pas indifférent .

Même si son corps, ensaché dans la mante des paysannes, ne révélait rien de ses formes, on devinait cependant des capitons prometteurs, distribués aux bons endroits .

Et puis, elle avait une démarche qui tirait l’oeil : une distinction naturelle, incongrue chez une mécaine ( fille ) de village, à quoi s’ajoutait une aura de sensualité, involontaire, mais qui la nimbait toute entière .

Elle était de ces filles qui paraissent ordinaires, mais qu’on n’oublie pas .

Ses cheveux châtains, relevés en chignon sous la coiffe , étaient épais et bouclés . Elle en était fière et en prenait grand soin .

L’ovale pur de son village surprenait chez une fille de ferme, tout comme sa peau claire et fine . Dans un autre milieu, le menton et le nez un peu fort l’auraient classée parmi les ambitieuses . Mais ses mains, déjà rouges et calleuses, dénonçaient son origine . Et l’ambition, à Armanville ( Pas-de-Calais ) , vous pensez !

Pour le reste, rien de bien remarquable, sauf peut-être des sourcils légers et bien dessinés, un long cou gracile et une petite bouche rieuse, toujours humide, découvrant des dents magnifiques .

Mais quand son regard accrochait le votre, on ne pouvait s’en détacher, tant il était bizarre et pénétrant . Ses yeux en amande, étranges, aux larges prunelles d’un marron velouté, devenaient verts lorsqu’elle était troublée ou en colère et étincelaient alors d’une manière impressionnante .

Les gamines du village, qui ne l’aimaient guère, lui chantaient  » yeux verts, yeux d’vipère  » , ce qui manquait rarement de mettre Louison dans des rages folles . Elle finissait par leur jeter des pierres .

Les autres gamines en avaient un peu peur, et on disait qu’elle avait tout d’une sorcière .

Il est vrai que la désolation avait présidé à sa naissance . Une tornade et de la grêle avaient, ce jour-là, dévasté les moissons et fait s’envoler quelques toits . Et dans ce village où se cotoyaient encore religion et superstitions anciennes, tous pensaient que celà n’augurait rien de bon :  » fille d’orage, fille du diable, c’est l’ malheur au village »

Mais son père, un peu déçu de n’avoir pas eu un garçon, avait mis bon ordre à ces sottises en chassant les camanettes hors de chez lui .

Il avait aidé à la naissance de la petite et lui, avait vu, enveloppant la tête du bébé,  » l’piau divine « , cette membrane amniotique signe de l’  » effant d’bonheur « , cet enfant qui apporte la chance et la promesse d’ une vie merveilleuse pour lui et son entourage .

Le Père Mormiche n’était pas un gueux, loin de là . D’abord, il savait lire, écrire et compter, sa femme et ses filles aussi .

Bien sûr ce n’était pas un gros « sinssier »( propriétaire terrien ), mais il était tout de même parmi les gens les plus aisés de la contrée, payait l’impôt foncier, et avait, signe de richesse,  » une ferme à quatre bidets  » .

Les varlets y étaient plutôt bien nourris, bien traités, même si le Père Mormiche n’aimait pas les feignants . Malgré ses gros sabots, il avait l’art d’arriver silencieusement par derrière, au moment où, les mains croisées sur le manche de son louchet, le varlet soufflait un peu, et alors pan ! Le coup de pied au cul partait comme la foudre :

-dis-donc, Zidore, c’est-y pas qu’tu crois que j’te paye à rien fout ‘ ?

Dur pour les autres, dur pour lui-même, il était de ces hommes qui savent que le temps est précieux et qu’il faut, avant tout, nourrir son monde .

Mais il savait aussi, aux  » longs jours  » d’Avril à Octobre, fabriquer des bigophones avec des branchettes de sureau évidées . Les enfants en tiraient une musique infernale, qui faisait soupirer leur mère .

Il n’avait pas son pareil pour creuser les  » guenelles », ces betteraves évidées, avec des trous pour la bouche et les yeux, qu’on garnit d’une chandelle et qu’on accroche aux fenêtres pour éloigner les mauvais esprits de l’hiver.

Pendant les  » jours courts » de Novembre à Mars, où le froid et les pluies cantonnent le paysan devant son feu de tourbe, il taillait des petits sabots, tout légers, tout jolis, pour sa femme et ses filles .

Il ne buvait jamais, sauf le genièvre des bistouilles du dimanche, et la bière des ducasses .

Avec de telles habitudes, le ménage aurait pu être vraiment riche, mais dès qu’ils épargnaient trois sous dans la chaussette cachée derrière l’âtre, un nouvel enfant survenait sans qu’on l’invite, et même s’il en mourait un par-ci par-là, les bouches restaient toujours nombreuses et ouvertes, qu’il fallait nourrir .

Sa mère avait dû être jolie . Elle avait de petites mains et des petits os, des manières d’aristocrate . On chuchotait dans le village qu’elle était la fille du Marquis de Guînes, et c’était sans doute vrai : le marquis sautait sur toutes les femmes de chambre de sa femme, et quand l’une d’elle tombait enceinte, il la dotait et la mariait à un de ses fermiers .

Tous y trouvaient leur compte, et cet enfant-là poussait quand même, ni mieux ni moins bien que les autres, et se mêlait sans souci à ceux qui venaient ensuite .

Sa mère avait quarante ans et c’était une femme finie , parce que toute une vie les mains dans l’eau froide des lessives, à désemplâtrer des langes souillés, à récolter les légumes pour la soupe, à botteler le foin, à traire les vaches, à arracher les symphes qui volent la terre des betteraves, à faire naître des enfants, à en porter d’autres au cimetière, ça n’a jamais embelli une femme .

Sa mère ne souriait pas souvent.

Et puis ce climat dur, comme le parler d’ici, comme les gens eux-mêmes !

Ces pluies glacées, même en été, qui font déborder les gouttières, ce paysage brouillé par les averses, ces marais jamais asséchés, ces watergangs sournois, qui séparent les parcelles, et sont indispensables à l’écoulement de toute cette eau .

Et cette perpétuelle humidité, que les plus grands soleils, les plus beaux feux, ne peuvent jamais faire disparaître tout à fait, et qui pourrit en quelques mois la meilleure paille des matelas .

Et le vent ! Ce vent qui vous coupe en deux, traversant d’un bout à l’autre ces champs tout plats, ce vent qui ride les étangs, ce vent qui s’insinue en sifflant dans le moindre interstice, ce vent qui arrête les oiseaux en plein vol .

Ce vent contre lequel on lutte pour avancer, qui renverse tout sur son passage, au point que les arbres ne se redressent plus, et gardent, sous les nuages déchiquetés, une silhouette affolée, penchée en avant comme pour fuir .

FUIR !!!

L’idée venait de traverser Louison .

Partir, laisser derrière elle ce village sans surprise, où son avenir n’était que trop prévisible, hélas . Fuir loin de ce paysage sans beauté, loin de cette vie morne et sans joie .

Oui, il fallait partir d’ici, aller voir ailleurs pour trouver peut-être mieux, peut-être pire, mais différent  .

Partir .

Aussi, le soir-même, rassemblant ses quatre hardes et son bout de miroir, elle s’était enfuie, après une dernière caresse à Massacre, le chien enchaîné dans sa niche de bois, emportant le magot caché derrière le foyer .

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Eusèbe Martinache était là depuis un quart d’heure, et il avait déjà froid .

Il faut dire que, trompé par le soleil de cette matinée d’Avril, il était sorti sans manteau .

Or, ses pantalons collants et son veston court, un pet-en-l’air du meilleur faiseur, s’ils étaient suprêmement élégants, n’étaient pas chauds .

Et puis, vrai, l’immense gare de chemins de fer de Lille était une caverne à courants d’air, une vraie fabrique à pneumonie .

Tapant discrètement de la semelle pour rétablir la circulation dans ses pieds serrés dans des bottines vernies, il tenait sous son bras sa canne à pommeau d’ivoire . L’air frais du matin faisait vaciller son chapeau haut-de-forme en peau d’anguille, accessoire indispensable qui signalait l’élégant .

Il sortit son oignon de son gilet broché . Tenue par une lourde chaîne d’or un peu voyante pour un monsieur distingué, sa montre lui indiqua une heure si matinale qu’il en fut découragé .

Réprimant un baillement, Eusèbe se mit à déambuler sur les quais encore déserts .

- »V’là chés bons marrons d’Lion, les v’là !  » Il reconnut le cri : un Auvergnat qui poussait sa charrette attelée d’un gros chien hirsute . Le marchand de marrons, avec sa  » carrette à quien «   était un personnage familier de la gare . Il apparaissait généralement très tôt, venant de la rue du Dragon .

Il lui acheta un cornet, plus pour se réchauffer les doigts que par faim véritable : avant de partir, il avait fait un bon repas : café bien sucré, avec de la chicorée, et des couques à rojins ( galettes aux raisins )

Il fallait ça, dans ce métier, on ne savait jamais à quelle heure on rentrerait chez soi .

Quelques hommes, l’air vacant, semblaient musarder dans la gare, tout comme lui .

Tous n’avaient pas son élégance, loin s’en fallait . Il y avait même, dans le lot, un homme à casquette . Tous les genres …

Ils le saluaient discrètement : tous se connaissaient : des collègues . Des concurrents .

Eusèbe n’était pas inquiet : aucun n’avait son niveau, c’était connu .

Pour lui le premier choix .

Que les autres pêchent ce qu’ils pouvaient dans le menu fretin qu’il leur abandonnait .

Il était réellement doué, et il aimait son métier .

Car Eusèbe était  » poisson-recruteur  » pour une maison close, le Paradis, le plus bel établissement de la ville, le mieux fourni, le mieux fréquenté aussi .

La clientèle d’habitués était exigeante, mais Madame proposait les plus jolies filles, la plus grande diversité , et ne refusait aucune perversité, à condition d’y mettre le prix .

Cette avalanche de superlatifs cadrait tout à fait avec le genre de la maison .

Les niveau des pensionnaires était particulièrement relevé : Marie-Dorée jouait du Chopin, Célestine chantait l’Opéra, Rachel dansait admirablement . Toutes les filles savaient lire, écrire, et certaines lisaient même pour leur plaisir .

La conversation au salon faisait partie de la réputation de l’établissement .

Les filles y étaient fraîches, souriantes, cultivées même, et portaient de jolies robes et des dessous impeccables .

Les notables lillois venaient chez Madame Aurélie passer une bonne soirée, se détendre après une journée passée à discuter affaire . Ils amenaient là leurs clients, après un bon repas,  et souvent, des contrats finissaient de se conclure dans le salon chaleureux de Madame Aurélie autour d’une bouteille de champagne, avec des compagnes jolies et qui savaient se tenir .  .

Tous ces messieurs ne montaient pas, d’ailleurs, mais le prix des consommations, renouvelées rapidement, compensait la perte .

On était là entre gens de bonne compagnie, Madame Aurélie et Victor, son mari, avaient l’oeil et savaient intervenir discrètement lorsqu’il le fallait .

La sélection de ces dames était rigoureuse . Pas de fille vulgaire, ou d’une propreté douteuse . Le moindre faux-pas, le moindre refus, et la fille était renvoyée au trottoir, perdant du même coup tout espoir de considération .

Eusèbe travaillait pour cet établissement d’élite et avait conscience d’être un privilégié .

Il avait l’oeil, et savait mieux que personne repérer la bonne affaire parmi le troupeau de donzelles venues de la campagne tenter leur chance à la ville .

Pour une femme seule, sans soutien et sans fortune, à cette époque, le choix n’était pas grand : c’était soit le mariage, soit l’entrée en condition, soit la prostitution .

Le mariage avec un paysan, un ouvrier, un petit employé, usait les femmes, même si elles tombaient sur un bon mari . Les travaux pénibles, les grossesses à répétition, le manque permanent d’argent, les transformaient vite en souillons édentées . L’alcool, le  » g’nièff » comme on disait, ou le  » trois-six » finissaient la besogne .

On rencontrait ces malheureuses au marché, le matin, en cheveux, les jupons traînants, l’air éreinté, remorquant leur marmaille , marchandant une salade fripée ou une pinte de sauterelles ( crevettes ) .

Etre en condition, c’était un euphémisme pour qualifier une forme d’esclavage .

Filles de cuisine, femmes de chambre, servantes, ces filles pouvaient avoir de bons maîtres, qui les payaient correctement et les considéraient comme des membres de la famille . Celles-là avait de la chance, car la plupart étaient considérées comme des êtres hybrides, mi-femmes, mi-bêtes de somme, et traitées comme telles .

Corvéables de jour comme de nuit, elles ne gagnaient pas lourd, et elles aussi s’usaient vite . Bienheureuses encore si le maître ne les rejoignait pas le soir dans leur soupente, ou si elles ne servaient pas à déniaiser le fils de la maison .

Enceintes, elles accouchaient clandestinement la plupart du temps, et leurs rejetons allaient grossir les rangs des gosses abandonnés à la porte des églises .

Restait la prostitution . De la souillon à la voix éraillée par les bistouilles, titubant dans les rues autour de la Citadelle, à l’entretenue de haut vol, souvent plus distinguée que les bourgeoises, et en tous cas, plus belle, toutes se vendaient .

Pas moyen de sortir de là .

Eusèbe savait tout celà .

Il savait aussi que les plus fières, les plus réticentes, celles qui faisaient le plus de chichis finiraient toujours par venir à lui . Il fallait être patient, c’est tout .

Justement, le chemin de fer venant de Calais venait d’arriver à quai, et déversait sa cargaison de paysans, de bourgeois, de marchands et de femmes .

Rien d’intéressant aujourd’hui .

Eusèbe s’apprêtait à s’en retourner lorsqu’il remarqua Louison .

Ah, celle-là avait quelque chose, malgré la mante à capuchon qui ne la flattait guère, son oeil de professionnel avait remarqué sa taille fine, sa démarche fière, ses cheveux bouclés mal contenus par son bonnet de coton . Son regard aussi avait quelque chose de particulier . Il fallait voir ça de plus près .

Louison était partie la veille d’Armanville ( pas-de-Calais ) .

En quittant la ferme, elle comptait bien se faire conduire à Saint-Pierre par l’un des maraîchers qui partaient en pleine nuit, afin d’ occuper les meilleures place au marché .

Elle n’avait pas eu longtemps à attendre, et c’est ainsi qu’elle était arrivée à Saint-Pierre, juste à temps pour prendre le chemin de fer de nuit qui allait à Lille .

Ses bottines du dimanche la blessaient un peu, mais elle n’y prêtait pas attention, attentive à tout ce qui se passait autour d’elle .

Pendant le trajet, elle avait compté ses sous : la somme n’était pas grosse . Une fois payé son billet de chemin de fer, elle calculait qu’elle pourrait tenir un mois ou deux .

D’ici là, elle comptait sur sa chance pour trouver un moyen d’existence. A Lille, ça devait pouvoir se trouver . Et il le faudrait bien, car elle savait qu’elle ne retournerait pas à Armanville

Elle sauta sur le quai et sortit de la gare par la rue des Manneliers  .Eusèbe la suivait à distance, et lorsqu’il la vit tourner dans la rue Sainte-Marie Madeleine, il s’engagea sans hésiter derrière elle.

Louison était subjuguée .

Jamais elle n’aurait imaginé une telle animation, un tel monde dans les rues .

Sur les trottoirs, sur la chaussée, marchait une foule de gens affairés, entrant et sortant des boutiques . Tous étaient élégants et de temps en temps un fiacre s’arrêtait, d’où descendait un couple cossu ou des dames vêtues de soie ou de velours, avec des chapeaux à rubans .

Il lui fallut se garer vivement pour ne pas être renversée par une victoria dont le conducteur fouettait ses deux chevaux dont les fers lançaient des gerbes d’étincelles . .

Breaks, phaetons et tilburys se succédaient, dans de grands claquements de sabots . Jamais elle n’avait vu d’aussi beaux chevaux : racés, le poil luisant, bien nourris . On était loin des Boulonnais de son père, avec leurs grosses jambes poilues !

Au fur et à mesure de sa marche, les beaux messieurs et les belles dames laissaient de plus en plus la place aux mécaines ( servantes ) et aux camanettes ( commères ) . C’est qu’elles ne regardaient pas à laisser brûler leur fricot pour écouter les « contes » des autres femmes, et pour  » faire bénache  » ( commérer ) .

L’une d’elle quitta brusquement un petit groupe rigolard, et s’engouffra dans une porte cochère en criant :  » Min Diu ! J’ai pas ‘cor fait l’soupe à m’n’homme !  » ( Mon Dieu, je n’ai pas encore préparé le repas de mon mari ) .

Quel monde il y avait !

Et les marchands ! Le boulanger, poussant sa charrette, soufflant dans un cornet pour attirer la pratique, peu désireuse d’aller s’enfariner dans sa boutique .

Le marchand de lait criait :  » lait battu, lait battu ! Si c’est sûri, c’est bon tout d’même  » . Un attroupement intéressa un moment Louison : une mécaine s’empoignait avec le marchand de lait, l’accusant de lui avoir vendu, la veille,  » du brin d’garnoulle  » ( grenouille ), ce lait allongé d’eau tiré d’un baril malpropre, qui avait donné des coliques à Monsieur .

Et l’ marchand d’carbon ( charbon ) noir comme un cul de pot, un sac sur la tête, gueulant   » acatez, acatez,( achetez ) ch’est du gros et ch’est du bon  » . Les gamins poursuivaient sa charrette, tirée par un vieux bidet tout maigre, en criant  » hou hou, noirou  » ….

Louison traversa la rue du Vieux-Marché-aux-Moutons, prit la rue des Os Rongés, non loin de l’Eglise Saint-Maurice, et déboucha bientôt sur la Place des Halles .

L’odeur indiquait ce qu’on vendait ici : sous une bâtisse circulaire au toit d’ardoises, surmonté d’un clocheton, c’étaient les bancs de la criée au poisson .

Un peu plus tôt, l’arrivée de la marée en provenance de Boulogne, d’Etaples et de toute la côte d’Opale avait été signalée aux carrefours par le crieur officiel :  » Y’a del maré ! Fraîch’ ! Nouvel ! A bon marqué ! » (marché ) .

Et il y avait le choix . Des  » gambons d’Carême  » ( harengs ) de Boulogne  » tout vifs, tout vivants  » aux macriaux frais  » ( maquereaux )  de Calais en passant par les  » merlens al’flotte «   ( merlans ) sans oublier les anguilles  » qui vivent et qui guilent  » ( bavent ) .

Pieds-nus, entre les bancs, des enfants pesaient gravement  des pintes de sauterelles ( crevettes grises ) qu’ils versaient directement dans le cabas des acheteuses .

Ca sentait fort, ça criait fort, ça bougeait fort , ça vivait !

-Oh, je sens que je vais me plaire ici !  » se dit Louison, charmée .

Pas besoin d’aller très loin pour trouver le marché aux tripes, aux légumes, et plus loin, le marché aux fleurs, aux oiseaux ou le marché aux bêtes, où on trouvait de tout, de la chêvre pour le lait des bébés au petit chien destiné à amuser les enfants .

Il y avait encore le marché aux « loques » ( chiffons ) où on trouvait pour pas cher les défroques abandonnées par ces dames à leurs femmes de chambre, et que celles-ci revendaient ici pour se faire un peu de  » gratte « .

Louison y fit l’emplette d’un chapeau de paille noire avec deux roses en velours, pour remplacer son bonnet de paysanne . Elle prit aussi une robe de calicot et des bottines presque neuves . Elle laissa à la marchande son ancienne défroque . On se déshabillait derrière un chariot, ça ne tirait pas à conséquence .

Ainsi parée, Louison était prête à conquérir le monde .

Levant le nez, elle trouva tout de suite une chambre à louer,  donnant sur la Place des Halles .

L’affaire fut vite conclue, et Louison paya un mois d’avance . La pièce était nue et triste, mais sa fenêtre ouverte laissait entrer le soleil et monter les odeurs du marché aux fleurs . Elle était ravie .

Eusèbe, lui, n’avait pas perdu son temps . Il s’était entendu avec la logeuse, qu’il connaissait bien . Elle le préviendrait dès que la jeune fille ne pourrait plus payer .

Il avait suivi de loin l’achat de la robe, du chapeau et des bottines, et il savait que lorsque la robe serait élimée et les bottines usées, la fille serait à sa merci, car le sort d’une gamine seule dans une ville de garnison, n’était que trop prévisible .

Il fallait simplement être patient .

Et Eusèbe Martinache était un garçon patient …

 

 

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