08 décembre 2016 ~ 0 Commentaire

VILLA LOUISE -CHAPITRES III et IV- LOUISON ( 1868-1880 )

 

Pour Louison s’ouvrit alors une période merveilleuse .

La fin Avril et tout le mois de Mai avaient été exceptionnellement beaux et chauds . Quelques journées pluvieuses, tout au plus de quoi rafraîchir l’atmosphère, redonner un peu de vigueur aux fleurs qu’on vendait sous ses fenêtres et qui, asphyxiées dès onze heures penchaient la tête vers le sol .

Mais rien de durable, rien de déplaisant  .

Chaque matin, le premier soleil était pour Louison . Le ciel, d’un bleu pur, annonçait encore une belle journée, dont elle avait hâte de profiter .

Dès cinq heures, les cloches la jetaient hors du lit .

Le carillon du beffroi donnait le signal de l’ouverture des portes de la ville, les églises prenaient la suite, appelant les dévotes aux messes matinales .

Mais les cloches qu’on entendait le mieux étaient celles faisant  » rapasser  » ( se presser ) les ouvriers et les ouvrières des fabriques. Il leur fallait se hâter et surtout ne pas oublier le quignon de pain et la bouteille de thé, car leur journée serait longue .

Quand le vent venait de l’Est, s’ajoutait le bruit des marteaux des moulins à vent, qui tournaient nuit et jour et emplissaient la ville de leur tic-tac régulier .

Des campagnes voisines arrivaient les marchands, pressés de s’installer sur les trottoirs, afin de vendre  leurs productions et s’en retourner chez eux au plus vite .

Marchands de « pain népices » ( pain d’épices)  ou de gâteaux secs, marchands d’allumettes marchands de sable blanc, destiné à boire l’humidité des carrelages dans les estaminets car les clients ne regardaient pas à égoutter leur verre ni même à cracher sur le sol .

Alors … :  » du sap’ du sap ‘ faut-y du sap ‘ ? «   ( du sable, du sable, faut-il du sable ? « 

Louison découvrait tout celà . Les appels des marchandes de légumes, celle des radis  » rémola, rémola, biaux p’tit jones ed’rémola  » ( radis, radis, beaux petits radis nouveaux ) , celle des choux-fleurs :  » Saint-Omer, les biaux Saint-Omer  » .

La marchande de fraises la faisait beaucoup rire  :  » v’là des fraises ! Quat’sous la pinte ! Tap’sur min vint’ : cha va descind’ ! Tap bin là-d’sus : ch’est descindu !  » ( voilà des fraises, Quatre sous la pinte ! Tape sur mon ventre : ça va descendre . Tape bien là-dessus, c’est descendu  » .

Il y en avait tant ! Et si divers !

Et  tous ces cris, toutes ces odeurs, se mêlant, formant un tout, créant une ambiance, l’ambiance de ce Nord où il fait froid, mais où éclate la vie .    .

Entre le marchand  » d’oublies » ( crêpes chaudes ) ( « çui qui n’a pas, y n’acate » : celui qui n’en n’a pas en achète ) et le marchand de croquants ( ch’est mi qui les fait, ch’est mi qui les vend ) la concurrence était rude . Il fallait s’imposer, crier le plus fort possible pour attirer le chaland …

Et le marchand d’loques ( vêtements d’occasion ) avec son appel geignard :  » peaux d’lapins  » …Et ceux qui amenaient la paille de colza, celle dont les pauvres emplissaient leurs matelas .

Des servantes sortaient des grandes maison, un seau de toilette à la main, attendant le passage du  » berneux  » . Lui n’avait pas besoin de crier ou d’agiter une sonnette pour annoncer sa venue : l’odeur suffisait . Ce petit commerçant rachetait, pas dégoûté, le contenu des pots de chambre . La mesure de purin valait de quinze à vingt-cinq centimes, et les domestiques tiraient un petit revenu appréciable de cet engrais humain .

Une fois rempli ses tonneaux de cuivre, le berneux repartait en vendre le contenu aux cultivateurs .Mêlé au fumier des bestiaux, à la fiente des volailles et aux tourteaux de colza, le mélange devenait la  » gadoue » ou  » courte-graisse », répandue dans les champs à la louche à « puriau » ( purin ) et faisant pousser les récoltes.

Puis passaient les chevaux de l’ébouage . Dans cette cité aux rues mal pavées, la boue était un vrai problème . 8O tonnes par jour à enlever ! 72 ouvriers s’y employaient, avec leur 55 tombereaux . Ca faisait du monde et pourtant, les rues ne restaient jamais propres bien longtemps

Toutes les odeurs n’étaient pas agréables…..

Celle des  » ruisseaux  » (égoûts à ciel ouvert ) celle de l’urine humaine imprégnant le bas des édifices publics, celle du crottin abondant des qu’veaux ( chevaux ), celle des  » crottes ed’quien  » , de ceux qui tiraient les charrette comme de ceux qui erraient, en bandes, autour des marchands .

Mais aussi les odeurs de la cuisine aux oignons, l’fricassée, l’minoulle ( ragoût de couënnes de porc ) où la cuiller tenait tout debout . Ou encore celle de l’arsaquage ( minoulle aux pommes de terre )….Ca, c’était bon !

 » minge, min fiu, tu n’sais pas c’qui t’mingera  » ( mange, mon fils, tu ne sais pas ce qui te mangera … ) . Dans ces pays rudes, il fallait que ça tienne au corps, la nourriture ! .

Et puis, surtout, par-dessus tout, imprégnant vêtements et cheveux, donnant faim, l’odeur des frites, vendues dans la rue , tirées des bassines remplies de graisse de cheval ( la meilleure ! ) et qu’on mangeait en se brûlant les doigts, directement dans leur cornet de papier ! Tellement entrée dans les moeurs dans ce pays où se cultivait la potote ( pomme de terre ) que les gens du Nord finiraient par ne plus pouvoir s’en passer …

Tout ça pour pas cher,  » tro fo rin  » ( trois fois rien ) comme ils le prétendaient tous .

Et tout ce monde ! Et les belles toilettes ! Et les soldats innombrables, dont les pantalons garance mettaient de la gaité dans les rues ! Que de vie, que de couleurs !

Louison courait les rejoindre, émerveillée et se perdait dans toute cette agitation .

Elle avait lié amitié avec la fille de sa logeuse, une grande bringue aux dents mauvaises, qui l’emmenait au kiosque à musique, écouter l’harmonie des pompiers, où son amoureux jouait du cornet  .

Mais à ces fanfares, Louison préférait, et de loin, les guinguettes où l’on pouvait danser .

Alors ça, c’était autre chose  !

On trouvait toujours une connaissance pour vous payer une bonne bière bien mousseuse, du gambon ( jambon ) et des frites .

L’estomac bien lesté, il fallait voir comme on s’en donnait !

Bien sûr, il fallait sortir du Quartier Saint-Maurice, mais ça en valait la peine, car après, les guinguettes abondaient : La Funquée, Labisse, Le Sergent du Poitou …

C’était tout près de chez elle, en passant  par la rue des Douze-Apôtres, derrière l’église, pour rejoindre le Trou-aux-Anguilles  .

On dansait le chahut, le quadrille, le cancan aussi, les pas  n’avaient pas d’importance, ce qui comptait, c’était de pouvoir crier, se trémousser au son des pistons et du tambour, faire les folles, pour soi-même, sans se soucier des hommes .

Louison se laissait parfois embrasser, on lui payait à manger, il fallait bien ça . Mais ça n »allait pas plus loin : son essai avec Zéphirin lui avait suffi .

Le dégoût lui tenait lieu de vertu.

Même, pour avoir la paix, quand ça menaçait de tourner mal, elle prenait la grande bringue par le cou, et elle la bécotait . Ca décourageait les postulants .

Après, elles riaient toutes les deux en repensant à la tête qu’ils faisaient, tous  !

La sueur coulait dans leur dos, leurs chignons laissaient s’échapper de grandes mèches, mais qui s’en souciait ?

Louison avait l’énergie, l’appétit de vivre et la santé d’une fille de quinze ans, qui s’en fourre jusque là, parce qu’elle sait bien que tout ça ne durera pas .

Elle faisait provision de plaisir .

De ces soirées-là, elle rentrait éreintée, morte, heureuse , et elle dormait ensuite jusqu’à midi le lendemain  ! Les cloches pouvaient toujours sonner, Louison dormait .

Ah ! On ne s’ennuyait pas à Lille !

Elle pensait parfois à sa mère et dans ces moments-là,  avait honte d’être partie aussi brutalement . Mais, quoi . Que pouvait-elle faire d’autre ? Sa mère l’aurait retenue, aurait  prévenu le Père peut-être, l’aurait empêchée de partir certainement . C’était comme ça . On n’y pouvait rien .

Et Louison ajustait son petit chapeau avec les roses en velours, boutonnait sa robe, et descendait se fondre dans la rue, dans la vie .

Jusqu’aux premiers jours de Juillet .

Comme il arrive parfois après un printemps ensoleillé, Juin avait été atroce : une pluie continuelle bouchait l’horizon, faisant déborder les ruisseaux et transformant en fleuves de boues toutes les rues du quartier .

Juillet s’annonçait pluvieux, lui aussi .

Il faisait froid, comme il peut faire froid dans le Nord quand il pleut, même l’été .

Finie la rigolade . La grande bringue avait disparu un matin , envolée avec son joueur de cornet, sans doute  . Louison s’ennuyait, toute seule dans sa chambre nue .

La pluie l’empêchait de s’accouder à sa fenêtre . De toutes façons, les gens, en bas, ne traînaient pas, et beaucoup des habituels commerçants manquaient à l’appel, car la pluie gâchait leur marchandise .

Louison devait son terme depuis plusieurs jours déjà  . Il lui restait quinze sous sur le bas de laine dérobé aux parents, et elle savait que ça n’irait pas loin .

Que faire, en ville, sans un sou, quand on ne sait rien faire .

Elle pouvait facilement travailler aux fabriques, qui usaient vite les ouvrières et n’étaient pas regardantes sur les postulantes .

Mais Louison n’avait pas envie de s’engager aux fabriques . Elle assistait chaque matin au départ de ces ouvrières, et les voyait revenir le soir, après quinze heures d’un travail épuisant . Elles n’étaient pas grosses, beaucoup toussaient . Certaines levaient le coude, en marchant, comme les hommes, buvant à la bouteille qu’ils leur passaient .

Pour faire ça, autant retourner à la ferme : au moins on n’était pas confiné toute la journée dans une pièce fermée . Au moins on respirait du bon air !

L’idée du Père Mormiche et de son fouet l’en dissuada tout de suite.

Il lui fallait trouver une autre solution  .

Elle se sentait seule, sans amis,  perdue désormais, sans même de quoi remplacer cette robe qui craquait aux coutures, et ces bottines , recousues avec soin, mais qui criaient famine .

Et pas que ses bottines, d’ailleurs ! Elle aussi avait faim . Son dernier vrai repas était loin, et l’odeur des frites qui montait jusqu’à sa fenêtre lui donnait des crampes d’estomac . Elle se sentait mal, au bout du rouleau, prête à tout en somme .

Sa chambre était triste, sombre, des morceaux de plâtre détachés du mur faisaient, dans un coin, un tas blanchâtre . Le pavé, boueux, jamais nettoyé, collait aux pieds . Sur la toilette, la cuvette ébréchée bavait une eau sale, pleine de  » pépettes  » ( débris flottants de savon et de crasse ) . La peinture du lit à barreaux s’écaillait, et le couvre-pied n’avait plus de couleur, tant il était taché, tout comme les draps et l’oreiller .

Jusqu’ici, cette chambre servait uniquement pour dormir, aussi son décor n’ importait pas à Louison .Et puis, à la ferme, on n’avait pas non plus des murs tendus de soie, même si c’était quand même plus propre . A peine réveillée, elle faisait une toilette sommaire, et descendait vite prendre l’air du pavé lillois .

Clouée là par le mauvais temps, elle  voyait enfin sa chambre telle qu’ elle était : négligée, sale.

Comme elle .

Seul miroir de la pièce, la vitre lui renvoyait l’image d’une fille malpropre, aux cheveux gras, mal vêtue, mal tenue .

Découragée, elle se laissa tomber sur son lit, puis, se relevant d’un bond, elle sortit et dévala l’escalier, refaisant n’importe comment son chignon écroulé .

La concierge semblait la guetter; Elle sortit de sa loge, et l’aborda plus aimablement qu’elle ne s’y attendait .

Ca faisait un moment que cette femme lui parlait d’un certain Monsieur Eusèbe, qui s’intéressait beaucoup à elle . Oh, un monsieur très bien, bien poli, bien habillé, avec une montre en or, et des pantalons à sous-pieds . Et puis des mains blanches : à coup sûr un monsieur, pas un de ces ouvriers en casquette, qui boivent leur quinzaine . Un homme respectable, sans aucun doute, et qui ne refuserait sûrement pas de l’aider dans cette sale passe  .

D’ailleurs, elle savait son adresse, et tout de suite, s’offrit à le lui présenter .

Louison avait fort bien compris où cette rencontre avec Monsieur Eusèbe l’amènerait .

S’il payait, elle devrait se plier à tous ses caprices, et puis, elle devrait coucher avec lui .

Mais est-ce qu’elle avait vraiment  le choix ?

Après tout, pourquoi pas ? Lui ou un autre, n’est-ce pas, puisqu’on ne pouvait décidément pas vivre sans argent . C’était un mauvais moment à passer, mais ça allait vite, elle n’aurait qu’à fermer les yeux, et ensuite, elle pourrait s’acheter à manger !

Décidée, elle se dit que ses dernier sous allaient lui permettre un grand cornet de frites  . C’était le plus urgent …

Elle calcula ensuite qu’avec le reste, elle pourrait commander de l’eau chaude  pour faire une grande toilette et se laver les cheveux .Après, l’eau serait peut-être encore assez tiède pour nettoyer les plus grosses taches qui constellaient le devant de sa robe .

Quant au chapeau … Ma foi,  la paille noire pouvait passer, mais vrai, les roses en velours pendaient lamentablement … Bah ! Elle les découdrait, ça ferait plus sérieux et ça la vieillirait …

Louison allait avoir seize ans.

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Eusèbe Martinache ne se pressait pas . La fille l’attendrait, de toutes façons .

Il sourit à la marchande de fleurs assise dans le Passage des Petites Boucheries, et acheta une tubéreuse blanche, pour sa boutonnière .

La logeuse de Louison la poussa du coude : « le vlà, vot’ M’sieur Eusèbe ! «

Louison se dit que, ma foi, elle aurait pu tomber plus mal.

Elle se demandait même pourquoi un monsieur si distingué, si élégant payait pour passer un moment avec une fille comme elle  . Il était assez beau pour avoir toutes les femmes qu’il voulait ! Et sans payer encore !

Il devait aimer les jeunes filles  .

Elle vit s’ouvrir devant elle un avenir radieux .

Elle rajusta son chignon, d’un geste machinal . Sa robe,  nettoyée, n’était pas tout à fait sèche . Enfin, elle était présentable tout de même . Ses bottines, bon, en faisant des petits pas, on ne verrait pas qu’elles étaient craquées . Quant au chapeau …

Bah ! On verrait bien …

Frisant sa petite moustache cirée, « Monsieur Eusèbe  » la considérait lui aussi et pensait qu’une fois vêtue convenablement, cette fille lui rapporterait certainement une belle commission . Madame Aurélie serait contente .

Le regard d’ Eusèbe s’alluma d’une petite flamme quand la logeuse fit les présentations .

- » Je lui plais « , pensa Louison .

Il lui parla d’un hôtel, pas bien loin, où il avait retenu une chambre pour elle . Mais d’abord, il fallait qu’elle soit présentable . Le regard dont il avait enveloppé sa silhouette reléguait tout de suite la robe, les bottines et le chapeau au marché aux loques …

Pour ce soir, une tenue neuve suffirait . On verrait demain  à  compléter son trousseau .

Louison laissa échapper un gros soupir . Il l’observait du coin de l’oeil .Il savait ce qui était le plus urgent . Un repas .  Il connaissait ça .

La routine .

- »Manger, oui, celà va de soi    » dit-il, comme si c’était secondaire .

Ah oui, tout avait l’air de bien se présenter .

Il s’offrit tout de suite à régler les quelques dettes qu’avait pu laisser Louison dans le quartier . La concierge n’était que courbettes …Elle verrait, elle arrangerait ça, Monsieur était si généreux ,

Derrière le dos de Louison, Eusèbe lui glissa dans la main une pièce . Elle aussi avait sa commission .

Tout ces dépenses, soigneusement notées, seraient ajoutées au compte de Louison, déjà ouvert au Paradis chez  Madame Aurélie .

Avant même de commencer à travailler, elle devait déjà une jolie somme .

Mais elle était loin d’imaginer qui était ce bel homme qui lui tendait respectueusement  la main pour la  faire monter dans un fiacre .

Ni ce qu’il attendait d’elle .

N’empêche qu’en sortant de la boutique de vêtements, elle avait maintenant sur elle une jupe en fin lainage noir, un caraco de soie rouge, et une petite veste en velours noir qui dégageait sa fine silhouette . Et ne parlons pas des dessous, des bas et des amours de petites bottines vernies  ! Tout ça rien que pour  elle ! Et sentant le neuf !

Et son chapeau ! Avec des fleurs et des rubans, comme ceux des vraies dames . Il avait coûté dix francs ! Dix francs ! Et il était neuf !

Monsieur Eusèbe payait sans marchander . .

Il avait eu un geste dédaigneux vers l’ancienne défroque de Louison, et la vendeuse fit disparaître la robe, le chapeau et les bottines des jours heureux ….

Louison était aux anges .

Le restaurant, l’hôtel, tout était de premier ordre .

Jamais elle n’avait si bien dîné .

La chambre qu’il avait louée pour elle était tendue d’une jolie cretonne bleue à ramages . Un grand lit aux rideaux assortis remplissait toute l’alcove, Il y avait des fauteuils de velours capitonnés, des chaises d’aajou à la mode , et  sur la toilette l’attendaient des brosses, des peignes, des épingles, des crèmes pour les mains et de l’eau parfumée pour les cheveux .

Eusèbe s’ assit cérémonieusement dans un petit fauteuil crapaud .

La joie de Louison tomba brusquement : il allait falloir payer tout celà maintenant .

Résignée, Louison s’assit sur le lit, et commença à se dévêtir .Quand elle leva les bras pour ôter l’épingle qui retenait son chapeau, Eusèbe bondit sur ses pieds,  et s’approcha d’elle .

Louison ferma les yeux et attendit .

Mais il s’inclina,  et, après lui avoir souhaité une bonne nuit, se retira en fermant la porte  .

A aucun moment il ne l’avait effleurée .

Louison ne comprenait pas . Comment ? Il ne voulait pas coucher ?

Interloquée, elle revêtit la longue chemise de nuit qu’il lui avait achetée et se mit au lit .

Bah, ça serait sans doute pour le lendemain .

Et elle s’endormit .

Louison ne connaissait pas le secret de Monsieur Eusèbe.

Il était le fils unique d’un notaire d’Abbeville et celui-ci comptait bien qu’il reprendrait son Etude après lui, comme lui-même l’avait reprise après son père . Le petit Martinache suivait des humanités studieuses et sans histoires au Collège d’Amiens .

Un peu réservé, secret, il ne sortait pas et ne s’amusait à aucun jeux violent comme ses condisciples .

On ne lui connaissait pas d’amis .

Il était quinze heures, et dehors, il faisait un temps splendide  . Comme chaque jeudi, sa mère était partie chez une amie à l’autre bout de la ville . Son père était à son Etude .

Eusèbe était seul dans la maison . Les maîtres absents, la plupart des domestiques en profitaient pour sortir .

Il ne restait que Jules, le valet de chambre de Maître Martinache .

Le Notaire s’asseyait juste à son bureau ,pour se plonger dans la rédaction d’ un contrat de mariage assez complexe, lorsqu’ il se rendit compte qu’il avait oublié des pièces importantes dans son coffre, à la maison

Contrarié, il prit un fiacre et rentra chez lui .

Personne .

Le soleil jouait sur le dallage du vestibule, créant des taches pâles qui mettaient en valeur la pureté du marbre . Maître Martinache était très fier de sa maison, tenue d’une main de fer par son épouse . Les domestiques appelaient celle-ci  » le chameau », mais son petit ton sec lui valait d’être obéie sans murmure .

Tout ici était d’une propreté flamande, et Maître Martinache appréciait beaucoup cette apparence , car Maître Martinache était un homme d’ordre .

Son fils Eusèbe devait être dans sa chambre .

Décidément, ce gamin travaillait trop . A dix-huit ans, il fallait qu’il prenne un peu de loisir, que diable !  Il allait le lui dire .

Il monta l’escalier de marbre et ouvrit la porte de la chambre d’Eusèbe .

Maître Martinache était catholique pratiquant .

Il avait avec la Notairesse une vie sexuelle des plus édifiante, des relations sans fantaisie, sanctifiées par le devoir de procréation imposé par l’Eglise . Rapports furtifs, et dans l’obscurité Sa femme relevait sa chemise, lui la sienne et tout était dit .

De plaisir, point .

D’ailleurs, on ne parlait jamais de ces choses, celà ne lui serait même pas venu à l’esprit .

Aussi, lorsqu’il découvrit son fils nu sur son lit, avec son valet de chambre, dans une position qu’il n’avait lui-même jamais envisagée avec  » le Chameau  » , mais qui, hélas,  ne laissait aucun doute sur la nature des penchants de son fils , Maître Martinache faillit avoir une attaque .

Il ignorait l’existence de ces pratiques, qu’il pensait réservées aux fous ou aux pervers de la pire espèce . Et voilà que son fils unique ….

Non, c’était impossible .

Il fallait agir . Et surtout, éviter le scandale .

D’abord congédier Jules . Ce fut fait sur-le-champ .

Restait Eusèbe .

Si sa mère apprenait cette abomination, elle en mourrait .

Il décida de l’envoyer à Lille, chez son frère, revenu des Colonies pour soigner son foie , et qui saurait bien  » lui dresser le poil » et lui faire passer ce vice .

Eugène ne resta pas une semaine chez son oncle .

Il faut dire que celui-ci appliquait au jeune Eusèbe à peu près les mêmes méthodes qu’ à la chiourme qu’il gardait au bagne de Cayenne .

Eugène profita donc d’une absence de l’Oncle pour s’enfuir .

Pour survivre, il avait tout fait . Commissionnaire, cocher, porteur d’eau chaude . C’est même ce dernier métier qui l’avait mis en rapport avec Madame Aurélie . Fine psychologue, celle-ci avait repéré les mains fines et l’éducation du jeune homme, même sous la blouse bleue du portefaix .

Elle cherchait un domestique stylé pour son établissement, le Paradis, la plus belle maison close de la rue de la Monnaie, et pensait avoir trouvé la perle rare .

Très vite, Eusèbe avait été conquis par l’ambiance du Paradis .

Il ne plaisantait pas avec le personnel, et gardait une certaine distance avec les filles, distance  qui lui conférait sur elles une nette supériorité . Pourtant, toutes l’aimaient bien . Il savait leur parler, calmer leurs états d’âme. Il écoutait leurs histoires de coeur, ne se perdait pas dans les méandres de leurs mensonges, et savait d’instinct comment s’y prendre avec elles .

On ne lui connaissait aucune liaison .

Madame Aurélie en fit donc un  » poisson-recruteur », celui qui attend les filles seules à la Gare, pour en faire des filles de noces, et que les patrons de bordel payent à la commission .

Il excellait dans ce métier et gagnait bien sa vie .

Côté coeur, il était depuis plusieurs mois l’amant d’ un brasseur de Roubaix, veuf depuis peu, qui comblait ses besoins de tendresse . Celui-ci était très jaloux et lui faisait des scènes épouvantables quand, par métier, il découchait . Parfois même, il le battait .

Celà plaisait beaucoup à Eusèbe, qui y voyait  une preuve d’amour, et tous deux faisaient des projets .

Dans un an, le brasseur vendrait son affaire, et ils partiraient vivre dans un pays exotique où deux européens peuvent partager la même habitation sans choquer personne . L’avenir leur souriait, et Eusèbe était heureux .

Si Louison avait su tout celà, elle aurait quitté immédiatement sa chambre d’hôtel .

Mais Louison dormait, sans savoir que sa vie, dès le lendemain, allait basculer dans une direction qu’elle n’avait pas prévue  .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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