16 décembre 2016 ~ 0 Commentaire

VILLA LOUISE – CHAPITRES V et VI – LOUISETTE (1868-188O )

A cinq heures, comme chaque jour, le beffroi lança sa volée de cloches, indiquant l’ouverture des portes de la ville .

Immédiatement, les églises envoyèrent leurs carillons graves ou aigus.

Bien qu’ayant  des motivations plus laïques, les fabriques ne voulaient pas être en reste, et le vacarme de toutes ces cloches durait une bonne demi-heure, sans souci de réveiller les dormeurs !

Louison en avait pris l’habitude et cela ne la faisait plus se dresser dans son lit, comme aux premiers jours de son arrivée à Lille .

Chaque cloche avait un son particulier, et un ordre d’entrée en scène précis, du gros bourdon de Saint-Maurice à la cloche fêlée de la fabrique de tissage  . Elle les reconnaissait sans se tromper .

Comme le vent venait du Nord, signe de beau temps, on n’entendait pas les moulins .

Lorsque le carillon du beffroi s’arrêtait, Louison savait qu’il était temps de se lever .

Mais ce matin-là était différent.

Elle n’était plus dans sa chambre du Passage des Halles .

Son sommeil n’avait pas été troublé comme souvent, par les cris d’un ivrogne en bas dans la rue, ni par la visite des punaises qui pullulaient joyeusement dans sa paillasse.

On s’habitue à tout …

Nichée au creux de son grand lit aux draps bien blancs, elle se rendormit aussitôt.

Rien ne pressait, après tout .

Une femme de chambre souriante lui amena un plateau avec un petit-déjeuner de rêve : du café, de la gelée de groseilles, du miel et des craquelins . Et aussi une miche de pain juste sortie du four, craquante et qui sentait bon ! Elle dévora tout celà dans son lit . Quel luxe !

Elle commanda de l’eau chaude, beaucoup d’eau chaude, elle voulait un bain !

Lorsqu’elle en sortit, ses cheveux, bien lavés avaient formé naturellement de grosses boucles . Elle mit longtemps à les sécher et à construire un beau chignon.

Une fois habillée, elle s’assit et attendit .

Monsieur Eusèbe, toujours aussi déférent, lui demanda si elle était satisfaite de sa nuit . Il avait commandé un fiacre, car ils devaient faire les boutiques afin de lui constituer un trousseau complet .

Eusèbe Martinache avait un goût très sûr, et il choisit pour elle tout ce qui pourrait mettre en valeur son corps et sa carnation de brune . Elle avait un teint d’abricot, pas du tout à la mode, et plutôt que de masquer cette particularité, Eusèbe en renforça l’aspect en choisissant des couleurs vives .

Curieusement, il apportait le plus grand soin à l’achat de déshabillés et de linge de corps : chemises, culottes fendues ou fermées, camisoles, jupons, tous garnis de volants, et tout à fait  somptueux .

Après tout, c’était lui qui payait, autant qu’il l’habille à son goût .

Il acheta encore une grande malle dans laquelle il fit mettre toutes ses emplettes, et la fit porter à l’hôtel . .

C’est au sortir du restaurant qu’il aborda enfin la question de son avenir .

Il l’avait jaugée, et savait qu’il pouvait être direct avec elle .

Il lui parla carrément du Paradis, un établissement de premier ordre, où elle pourrait vivre dans le luxe comme celui auquel elle venait de goûter .

Elle l’écoutait attentivement . Ses yeux étaient devenus clairs, comme toutes les fois où elle était sous l’empire de sentiments tumultueux .

Il lui décrivait la vie facile de ces femmes qui n’avaient d’autre souci que celui d’être belles, gaies et désirables . Elle trouverait là-bas les agréments d’une vie de luxe, avec, en plus, tous les plaisirs d’une société où l’on s’amusait, et où les messieurs savaient être généreux avec les jolies filles comme elle .

A l’entendre, il n’y avait que des avantages à vivre en maison . .

Elle le crût lorsqu’il lui parla des gains qu’elle obtiendrait sûrement, avec sa figure et son corps souple . . Et puis, elle était intelligente, elle saurait bien tirer profit de la situation et amasser rapidement une vraie petite fortune  .

Sinon, quoi ? Retourner Passage des Halles, dans cette chambre sordide ? Pour y attendre quoi ?  D’ailleus,  même cette chambre, il fallait la payer .

Et puis manger, aussi .

Le statut de fille de joie clandestine n’était pas bien enviable : outre les rafles des sergents de ville, les nuits à grelotter dehors, les clients méprisants, ivres ou à la main leste, on courait le risque d’être contaminée par de sales maladies et même d’en mourir .

Elle en avait vu des filles jeunes comme elle, tombées dans la crotte et la misère, finissant à l’hôpital et qu’on ne revoyait plus   .

Elle fit semblant de réfléchir, mais sa décision était prise .

Avait-elle vraiment le choix, d’abord ? Cette offre était inespérée, même si vendre son corps n’était pas ce qu’elle avait espéré en fuyant Armanville  .

Sa mère  lui avait souvent dit qu’elle était née coiffée . C’était un signe de grande chance .

Elle décida de s’en remettre à sa bonne étoile .

Eusèbe ne perdait rien de cette réflexion . Il sentit qu’il l’avait conquise .

Justement, il avait promis à Madame Aurélie de lui présenter Louison . Pourquoi ne pas aller là-bas tout de suite ?

Elle accepta .

Situé rue de la Monnaie, à deux pas de la Rue de la Clef, Le Paradis était une grande maison à deux étages, percée de six fenêtres par niveau. La façade était en pierre claire . on entrait par une porte en chêne ciré, au marteau de cuivre  étincelant. Deux fenêtres, de part et d’autre de la porte, complétaient la symétrie .

Extérieurement, rien ne pouvait laisser supposer que cette façade bourgeoise abritait une maison de plaisir .

Rien, à part des persiennes soigneusement peintes mais continuellement closes .

Bien sûr, la Police tolérait ce genre d’établissement, ( d’où l’expression :  maison de tolérance ) mais pas au point de laisser voir de la rue ce qui se passait à l’intérieur .

On ouvrait les fenêtres le matin, pour aérer, mais il était interdit d’ouvrir les volets . On n’éteignait jamais le gaz .  .

Eusèbe fit passer Louison par l’arrière de la maison . A cette heure de l’après-midi, l’établissement était fermé . La clientèle viendrait plus tard .

Ils franchirent une porte cochère, qu’il referma soigneusement derrière eux, et traversèrent une cour pavée, très propre, et  pleine de soleil . On entendait, venant des étages, des rires étouffés, des voix jeunes . Des petits chiens aboyaient sans arrêt  . Toute une vie grouillait, là .

Une volée de pigeons s’abattit d’un seul coup sur les tuiles de la maison voisine, rappelant à Louison la ferme de ses parents . Elle y vit un signe favorable, sans savoir pourquoi et sourit  .

Monsieur Eusèbe la fit entrer.  Le vestibule était un peu sombre, mais une lumière vive provenait d’une sorte de réduit logé sous l’ escalier qui desservait les deux étages .

Une femme d’une quarantaine d’années, très forte, sanglée dans une robe de soie noire, en sortit, un gros trousseau de clefs cliquetant  à sa ceinture .

Elle portait un grand tablier blanc, habituel lorsqu’elle faisait les comptes de la maison, car elle ne voulait pas tacher sa robe avec l’encre des registres .

Son visage aurait pu être agréable s’il n’avait été empâté, et surtout gâté par un menton en galoche et des sourcils épais . Son regard était dur et insistant . On sentait la femme habituée à être obéie . C’était Madame Aurélie en personne .

Elle dévisageait Louison et jaugeait sa silhouette, ses cheveux et la peau fraîche de son visage . Ses yeux changeants l’intéressaient tout particulièrement .

L’inspection dura longtemps .

Agacée, Louison leva le menton et regarda Madame Aurélie bien en face .

Celle-ci n’avait pas ouvert la bouche .

Elle posa la main sur l’épaule de Louison et la fit pirouetter sur elle-même .

Puis, sans doute satisfaite de son inspection, lui dit d’un ton bref :

-Déshabille-toi !

-Plutôt, que j’vas m’déloquer dins ch’couloir !

La gifle partir très vite et surprit Louison.  De grosses larmes lui montèrent aux yeux . Elle baissa la tête, ravalant son humiliation .

Madame Aurélie attendait .

Matée, Louison se dévêtit et se retrouva bientôt en chemise . Elle avait gardé ses bas .

Palpée, soupesée, elle se soumit à l’exploration toute professionnelle de Madame Aurélie .

- Tu as du caractère, ma fille, mais ici, c’est moi qui commande . Les clients m’appellent Madame Aurélie, mais pour le personnel, je suis Madame .Tâche de t’en souvenir . Si tu fais ce qu’on te dit, et si tu donnes satisfaction, tu ne seras pas malheureuse . On a chaud, on mange bien et on est bien payée ici. Et il y a une baignoire et de l’eau chaude . Tu ne trouveras pas mieux .

Rhabille-toi, Monsieur Eusèbe va te faire visiter la maison . C’est quoi ton nom,?

-Louison, M’dame .

-Ah non, ça sent trop sa campagne, ça . Ici, tu seras Louisette . Ca fait petite fille, ça t’ira très bien .

Louisette ? Pourquoi pas . Nouvelle vie, nouveau nom . Louison était prête à renoncer à ce nom qu’elle portait depuis son enfance .

Elle leva la tête et sourit . Quand on ne peut rien changer aux évènements, autant les accepter de bon coeur, n’est-ce pas ? Et le plus tôt est toujours le mieux .  .

Tandis qu’elle remettait sa jupe, elle entendit Madame Aurélie dire à Eusèbe qu’elle la prenait, bien sûr, et  l’utiliserait au début comme  » vierge  » . Elle était assez menue pour ça, mais tant qu’elle avait cet accent campagnard, pas question de la proposer « au choix » au salon  . La vierge restait dans une pièce écartée, ne parlait pas, jouait les effarouchées, elle ferait très bien l’affaire .

D’ailleurs, elle lui expliquerait ce qu’elle devrait faire et les autres filles lui apprendraient le métier . Elle enverrait Monsieur Victor, son mari, dès le lendemain pour les formalités, la visite sanitaire  avant la mise en carte : Il avait ses petites entrées au Commissariat, et pour les papiers, une pièce glissée dans la bonne main valait tous les certificats du monde . Oh, ça se ferait très vite, elle n’était pas inquiète .

Allons, c’était une affaire entendu, elle commencerait demain .

Louisette se retrouva dans la rue , flanquée de Monsieur Eusèbe, enchanté   .

Pour lui, l’affaire se terminait au mieux . Demain matin, il amènerait Louisette au Paradis et il pourrait rejoindre son ami plus vite que prévu . Il se promettait un excellent dimanche, si Louis voulait bien ne pas lui faire de scène parce qu’il avait découché deux nuits.

Il ne parviendrait jamais à lui faire comprendre que c’était pour le travail…

 

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Louisette entra au Paradis le lendemain matin .

Elle avait suivi le valet de chambre  . Sa malle avait été portée au second étage, dans ce qui allait être sa chambre .

Une lucarne dans la pente du toit versait une lumière blanche donnant un petit air propret à la pièce et contrastant avec la pénombre du reste de la maison  .

Les pigeons, jamais lassés  de leurs petits bruits de gorge, semblaient être les hôtes habituels de ce côté du toit .  Le tap-tap-tap de leurs petits pattes sur les tuiles rappelait à Louisette le grenier de la ferme, où elle couchait parfois l’été ce qui la rassurait un peu .

Un lit drapé de cotonnade à fleurs roses, une table, une chaise, une commode, une autre table pour la toilette dissimulée derrière un paravent, c’était tout .

Une gravure aux couleurs criardes,  représentant une femme assise, tournant le dos, était épinglée au-dessus du lit, Elle lui plût beaucoup  .

Mais ce qui captiva surtout Louisette fut la grande psyché dans son cadre en bois doré .

Elle n’avait jamais vu un miroir comme celui-là, occupant tout un angle de la pièce, et quand elle eut découvert qu’elle pouvait l’orienter à son gré, elle regretta de ne pas pouvoir’ essayer tout de suite  ses nouveaux vêtements !

Elle n’avait rencontré personne, à part le domestique qui avait pris sa malle et lui avait montré sa chambre .

Aucun bruit ne montait de la cage d’escalier . A cette heure matinale, les filles devaient dormir, récupérant des grosses fatigues de leur longue nuit .

Il fallait pourtant descendre .

L’escalier, le palier étaient recouverts d’un épais tapis rouge à palmettes, qui étouffait les pas . Le gaz, réglé à moitié par mesure d’économie,  entretenait une lumière chiche, juste suffisante pour ne pas trébucher.

Une porte était entr’ouverte, Louison vit une femme de chambre  retapant les oreillers d’un grand lit à colonnes drapé de satin rouge  . Les murs  étaient tendus de ce même satin brillant, donnant un côté oriental à la pièce .  Impression renforcée par deux cabinets de laque noire disposés le part et d’autre d’une cheminée surmontée d’un cartel et de flambeaux dorés .

La porte était capitonnée . Les occupants de cette chambre devaient avoir l’impression d’être coupés du monde .

Ce décor sensuel parut à Louisette d’un luxe inouï . Elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau, d’aussi riche .

Madame Aurélie l’attendait au bas de l’escalier .

Elle avait son grand air, sévère, habillée, coiffée, l’air net, comme si elle n’avait pas veillé tard . C’était son mari qui faisait la fermeture, vers les quatre heures, mais Madame ne montait jamais avant deux heures, ce qui ne l’empêchait pas d’être la première levée .

Elle finissait de surveiller la livraison des spiritueux, et veillait à ce que Célestin range soigneusement les bouteilles à la cave . Il fallait avoir l’oeil, car le bougre était sans soin et fort casseur . Mais il était difficile de trouver du personnel stylé, et Célestin, avec sa carrure d’Hercule,  était bien commode lorsqu’il fallait mettre à la porte un fâcheux ou un client trop bruyant .

La porte de la cour s’ouvrit brusquement, livrant passage à deux petits épagneuls blancs et roux, qui bondirent sur Madame Aurélie, aboyant et  grattant frénétiquement le bas de sa robe.

Madame Aurélie traversa le couloir et s’assit dans un des fauteuils de l’antichambre . Les épagneuls sautèrent sur ses genoux et entreprirent de lui lécher le visage . Elle semblait ravie de ces démonstrations et prenait plaisir à caresser les petits chiens, refaisant le noeud de satin qui leur servait de collier, et ébouriffant leur pelage  .

Louisette voyait tout celà et s’en étonnait .

Elle se rendrait compte bientôt que Madame était une femme dure, avec des principes, âpre au gain, ne passant rien aux filles . Mais, curieusement, cette femme de tête adorait les animaux. Les petits chiens étaient des figures familières de la maison . Bichonnés par les filles, caressés par les clients, ils montaient et descendaient les étages, dormant sur les tapis, léchant le fond des coupes de champagne et ramassant les biscuits oubliés sur les guéridons .

Au Paradis, si on acceptait toutes les perversions ( et Dieu sait que les clients sont inventifs dans ce domaine ) on refusait tout ce qui touchait aux animaux . Que les piqués adepte de ces sales manières aillent assouvir leur vice dans les bouges des fortifications, mais au Paradis, on ne mangeait pas de ce pain-là, et Madame Aurélie faisait jeter dehors ceux qui osaient insister

Louisette regardait les épagneuls et pensait à Massacre, le chien de la ferme de ses parents, plein de puces et de tiques  . Il vivait à l’attache dans un tonneau, et son père ne le lâchait qu’au moment de la chasse ou quand  un renard menaçait le poulailler  . On le nourrissait d’oeufs, de lait et de restes de pain .

Ceux-là étaient frisés, bien peignés, parfumés, visiblement bien nourris et vivaient de baisers et de caresses .

Madame Aurélie se leva et ouvrit les portes du grand salon . Toujours escortée des deux épagneuls, elle monta un peu le gaz et la pièce apparut à Louisette dans tout son luxe .  .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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